par Loïc   


Un soir, après avoir regardé l'émission Les Nouveaux Mondes et y avoir vu des caballitos, "petit cheval" en français, sur la côte péruvienne, je lançai que j'allais faire pareil. Petit sourire des personnes présentes ...  les caballitos étant de petites embarcations en roseau n'ayant pas changé depuis l'époque des Mochés (on dit "motché") qui vivaient dans cette région 1500 ans avant les Incas.


Le temps passa, mais je gardais la bande de côté car je trouvais ce projet original. Le plus gros problème était de trouver des roseaux en nombre suffisamment important et surtout assez longs. Et puis, un beau jour en allant faire du vélo, alors que, bravant l'interdiction, je circulais sur le chemin de halage, je trouvai mon bonheur. De l'autre coté du canal, il y avait une immense bande de roseaux qui conviendraient parfaitement. Ce sont des roseaux creux constitués de plusieurs "caissons" successifs. Pour couronner le tout, cet endroit miraculeux (!) se trouve non loin de l'extrémité d'un bief et l'on peut donc franchir le canal à l'écluse ...
C'était durant des vacances et, deux jour après, nous étions à pied d'œuvre pour couper ce qu'il fallait. Mais la question était: "combien en faut-il !" Ne sachant pas répondre à cette question de manière catégorique nous nous sommes basés sur le volume que le tas représentait. Je peux maintenant vous dire que nous en avons, en tout, employé environ 700.
En ce qui concerne leur préparation, il faut les effeuiller et couper le petit "plumeau" qui est au sommet. Pour cela on empoigne la tige par le haut, on coupe le "plumeau" puis on la tire à travers ses doigts serrés. Contrairement à ce que l'on pourrait croire, ça ne fait quasiment rien aux mains. Et puis, les gants existent pour ceux qui seraient sensibles ...


Nous les avons stockés tout l'hiver de manière à ce qu'ils sèchent. Durant cette période j'ai également fait des recherches sur le net au sujet de bateaux en roseaux (reed boat in english). J'ai trouvé quelques photos et ce petit texte sur le site de The Maritime Museum Of The International Sailing Craft Association - www.isca-maritimemuseum.org.uk. Il donne quelque infos techniques :

Maximo Catari and his son Erik, a student of industrial engineering, are Aymara Indians from a remote village on the Bolivian shore of Lake Titikaka. They have undertaken extensive research into their heritage for this project and are building all of the boats.
The totora (reed) around Lake Titikaka is gathered while still fresh and formed into bundles tied with rope made from ichu (prairie grass), which are dried out for several weeks. The bundles are then bound into long tapering cigar-shaped cylinders to form the spine of the boat and pounded into a crescent shape. More bundles are added longitudinally to give the boat body and transversely to trap air and increase buoyancy. A light folding mast carries the square sail and a long oar steers the craft. The prow is traditionally topped with an animal's head fashioned from reeds.


Sur un autre site (dont je n'ai pas l'adresse) j'ai trouvé ceci :

Erik and Maximo Catari constructing a reed ("balsa") boat at the
University Museum (photograph by J. Westerman).

During the Fall of 1995, Aymara boatbuilders Erik and Maximo Catari came to the University Museum to demonstrate the construction of a "balsa" reed boat (a 2/3 scale model). The father-son team spent 3 days constructing the reed boat which was tested in the Museum reflecting pool after their public lecture on traditional boatbuilding. They build these boats for sale in their home town of Huatajata, located on the shores of Lake Titicaca, Bolivia.
The finished boat can be viewed from the Museum Mosaic Gallery off the Sharp Entrance.

Voici aussi quelques images issues de ma recherche :


Dans Les Nouveaux Mondes, on peut bien voir comment sont les "roseaux", à savoir très souples et de section assez plate. Ceux que nous avons coupés sont plutôt assez rigides et de section ronde. Les "miens" me paraissent également plus lourds. En effet, on peut voir dans le film les pêcheurs porter seul, sans difficulté apparente, sur leur épaule, leur caballito alors que je ne peux porter seul (loin de là !) un volume égal de ceux que nous avons. Quant à savoir si les "miens" sont pareils que ceux que l'on peut voir sur les photos ...  Les photos ne sont pas suffisamment grandes ...
Toutefois, à vue de nez, ceux des photos me paraissent un peu plus fins et donc peut être un peu plus souples. Dans la légende d' une photo, on peut voir le mot "balsa", et cela m'interroge. En effet, le balsa (Ochroma lagopus) est un arbre, ce qui n'a que peu de rapport avec la forme d'un roseau ...  On peut supposer qu'il est fait mention de jeunes pousses mais les feuilles ne correspondent pas du tout ...

mes roseaux !
mes roseaux !

Pour info, voici quelques photos de balsa tirées du catalogue Graupner :

 

Pousses de balsa quelques mois après leur plantation

cliquer sur les photos pour les agrandir
état de l'arbre à 6 mois
à 1 an
à 5 ans

Les guillemets ne devant pas être là pour rien, je pense finalement que balsa est soit une expression locale pour désigner la sorte de roseau, soit l'appellation du type d'embarcation ici construit.
Début sept. 01, Une âme charitable nous signale qu'en espagnol "balsa" désigne un "petit panier tressé, plus ou moins rond" ...

Le 05/03/02 : ša fait quelques mois que je sais que les roseaux que nous avons utilisés sont des phragmites (Phragmites communis)


C'est donc avec ces informations en tête que j'ai attaqué l'assemblage des roseaux au début de l'été. Je me suis assez vite rendu compte que je ne pourrais pas avoir une forme identique aux caballitos qui m'avaient inspiré.
En effet, la souplesse des tiges était trop faible pour les contraindre autant qu'il aurait fallu. Il fallait aussi connaître la quantité de tiges a rassembler pour avoir une flottabilité suffisante. Pour cela, l'empirisme vint une fois de plus à mon secours. Je commençai par assembler tout ceux que j'avais par des sangles.
Première constatation : c'est lourd, très lourd ...  Après des déboires dus au poids, l'engin fut mis à l'eau sur notre mare.
Deuxième constatation : ça flotte ...

Monté dessus, nous pûmes constater que ça flottait toujours mais que ce n'était pas très stable (problème de forme de carène ...). Pour info, nous pûmes monter à deux. La sortie de l'eau fut encore plus épique que la mise à l'eau en raison de la masse d'eau embarquée dans les roseaux. J'ai tout démonté (d'où l'utilité des sangles) et j'ai réassemblé un nombre moindre de tiges (ce qui fit passer le nombre d'occupant possible à un seul). M'étant cette fois un peu plus soucié de la forme, la stabilité était au rendez-vous.
 
Toutefois, pour réduire au minimum les risques de basculement, j'ajoutai un petit flotteur latéral relié par deux "bouts de bois". Les assemblages furent faits dans un premier temps avec des sangles. Mais je voulais quelque chose de "traditionnel" et, pour cela, les sangles furent remplacées par de la ficelle de sisal (le remplacement ne fut pas fait de suite pour garder l'ensemble démontable en vue du transport).


cliquer sur la photo pour l'agrandir

De par la nature de l'engin, je concevais la "navigation" sur un étang plutôt qu'en rivière. Dans cette optique, il devenait possible d'utiliser une voile. J'aurais aimé une voile triangulaire, style latine, mais ce n'était pas le plus pratique au niveau du gréement pour lequel je recherchais la simplicité de réalisation et de manœuvre. Finalement, une voile carrée fut taillée dans un vieux drap, deux "bouts de bois" supplémentaires tinrent lieu de mat et d'espar, et quelques mètres de sisal remplirent le rôle de bastaques et d'étai. La voile pouvait être hissée par une drisse qui passait dans un simple trou en haut du mat.
La voile est ici en tissu, mais il est aussi possible, comme cela se pratique du côté du lac Titicaca, de la réaliser en roseaux, je pense, fendus.

Il fallait également une pagaie. Nous en avions bien en plastique, mais ça ne me plaisait pas ...
Un après midi, ça ma toqué, j'ai pris une planche que j'avais récupérée je ne sais quand au bord de la rivière (ça a son importance car elle a déjà l'expérience de l'eau et a "travaillé" autant qu'elle a pu) et j'y ai dessiné une pagaie. Deux heures plus tard, après quelques coups de scie, de rabot et de ponceuse (électriques, le traditionnel a ses limites !) je disposais d'une pagaie qui n'était pas mal du tout pour, comme je me plais à le dire, un non Arumbaya d'origine ... (c'est pas grave, c'est à cause des feuilles de coca ...).
Voici, pour ceux que ça intéresse, les cotes de ma pagaie :


Pour ce qu'il convient d'appeler les essais, un étang proche et une magnifique journée de juillet furent choisis. En plus de mon frère qui m'avait donné un coup de main, Matthieu (le quatrième larron de l'aventure radeau) s'était joint à moi. Assis en tailleur, à cheval ou assis tout simplement, la manœuvre de ce "radeau en roseaux" est agréable. En plus de l'excellente stabilité que confère le flotteur, ce dernier permet aussi de maintenir un cap. En effet, nul besoin de pagayer de chaque coté alternativement, il suffit de toujours ramer entre la "coque" et le flotteur, avec de temps en temps un mouvement plus oblique pour contrer la légère déviation.
Aux allures portantes (forcément avec une telle voile !), la marche à la voile n'est pas inefficace mais il faut que le vent soit relativement présent et plutôt nettement arrière pour vraiment en profiter.
D'accord il y avait un petit nœud dans le manche, mais Matthieu réussit à casser la pagaie (snif). Une attelle et de la ficelle de sisal firent l'affaire le reste de la journée.
Une question qui restait en suspend était celle de l'imbibition des roseaux au cours du temps. Sur les 5 heures qu'il fut sur l'eau, nous n'avons pas constaté d'évolution significative du tirant d'eau.


Voilà donc mes réflexions et mon expérience sur ce sujet passionnant des embarcations que l'on pourrait qualifier de traditionnelles (même si la forme est différente, le principe reste identique). J'ai d'ailleurs d'autres projets, comme une pirogue taillée dans un tronc, ou bien encore ... mais là top secret !


P.S. : Au risque de paraître "rabat-joie", nous devons vous rappeler que l'eau peut être un élément dangereux et que des moyens de protection, tel le gilet de sauvetage, s'imposent. Une non utilisation de ces moyens est à vos risques et périls.




 
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